Comprendre l’art-thérapie – N°3 : quand la création bouscule nos façons de fonctionner

Quand l’expérience est le point de départ du changement

Lors de mon voyage au Botswana, j’ai réalisé trois créations à partir des paysages que je traversais.

Je disposais à chaque fois d’environ une à deux heures. Impossible de chercher à représenter le lieu dans ses moindres détails. Tant pis ! L’essentiel pour moi était de restituer ce qui me touchait dans ces paysages : une lumière, une atmosphère, une sensation.

Mon intention était donc moins de représenter ce que je voyais que de restituer ce que j’avais ressenti. Et en regardant les créations terminées, j’ai été frappée de constater que l’ambiance des lieux me semblait finalement plus présente que si j’en avais représenté tous les détails.

Cette expérience m’a fait réfléchir à ma manière habituelle de fonctionner. D’habitude, pour m’approprier un sujet, j’en explore tous les détails avant d’en dégager une vision d’ensemble. Créer m’offre justement un espace pour expérimenter d’autres façons de fonctionner : aller à l’essentiel, sans passer par les détails, renoncer à contrôler complètement le résultat, faire confiance à une intuition et à ses choix.

La création comme espace d’expérimentation

Cette expérience personnelle révèle une des dimensions de la créativité qui me paraît essentielle en art-thérapie : l’expérimentation.

En art-thérapie, nous ouvrons volontairement un espace de création qui permet à la personne de faire l’expérience concrète d’un autre mode de fonctionnement. Nous l’amenons à décider sans avoir toutes les informations, à accepter une part d’incertitude, à renoncer à contrôler complètement le résultat et à faire confiance à une intuition.

Il y a une différence entre comprendre intellectuellement qu’une autre manière de fonctionner est possible et en avoir réellement fait l’expérience.

De la création au quotidien

L’enjeu sera ensuite que cette expérimentation ne reste pas confinée au lieu de l’atelier, mais puisse progressivement se diffuser dans les modes de fonctionnement de la personne au quotidien.

Cette étape passe par un temps d’échange et de verbalisation autour de l’expérience vécue: mettre des mots sur ce qui s’est joué dans la création, identifier les ressentis, les réactions, les difficultés ou les ressources mobilisées, puis faire des liens avec des situations du quotidien.

Ces liens sont la base pour faire émerger des prises de conscience régulières et ouvrir la possibilité d’expérimenter d’autres fonctionnements dans le quotidien.

La prise de conscience constitue une première étape. La suivante consiste à oser, dans certaines situations réelles, mobiliser ce qui a été expérimenté dans la création et observer ce que cela change.

Expérimenter révèle aussi nos résistances

 La création est un espace de jeu : on peut essayer, modifier, recommencer. Mais ce n’est pas pour autant un espace sans enjeux.

Une création qui ne prend pas la direction souhaitée suscite de la frustration. Une contrainte devient parfois particulièrement difficile à supporter. Le besoin de contrôler, la peur de ne pas réussir ou la difficulté à lâcher une idée apparaissent très concrètement. Particulièrement lorsque la thématique proposée pour la création porte sur une problématique personnelle.

Ces réactions sont elles aussi intéressantes à observer. Elles nous renseignent sur notre manière de fonctionner et font écho à ce qui se joue dans d’autres domaines de notre vie.

La création permet ainsi à la fois d’expérimenter autrement et d’observer ce qui nous empêche de le faire.

Lorsque les enjeux deviennent réels, nos automatismes reprennent leur place. L’expérience créative ne se transpose donc pas automatiquement dans le quotidien : elle nécessite d’être mise en lien, pensée et progressivement réinvestie.

C’est là que l’accompagnement prend tout son sens : créer les conditions de l’expérimentation, permettre à la personne d’observer ce qui se joue pour elle, puis l’accompagner dans les liens qu’elle fait avec sa vie quotidienne.

Et pour finir sur une note très personnelle : ma façon d’aborder un sujet par les détails a la peau dure. Il m’arrive de réussir à fonctionner autrement… et, à d’autres moments, de me rabattre à toute vitesse sur mes bons vieux automatismes, probablement parce qu’ils sont rassurants.

L’art-thérapie aide à ouvrir de nouvelles possibilités, mais elle n’est pas une baguette magique. Le développement personnel est un chemin de patience, fait d’expérimentations, de prises de conscience et de petits pas… avec parfois quelques retours en arrière.

Et c’est justement ce que l’art-thérapie permet d’apporter : une prise de conscience qui ne passe pas uniquement par la réflexion, mais aussi par le corps, les sens et l’expérimentation. Une expérience vécue qui me semble essentielle pour inscrire une évolution dans la durée, au-delà d’une simple décision intellectuelle de changer.

En tout cas, c’est quelque chose qui, pour moi, a déjà plusieurs fois fonctionné.