
Pourquoi je vous parle aujourd’hui des remises en scène
En écoutant une participante en art-thérapie parler de situations de vie très différentes, j’ai été frappée par une impression de déjà-vu. Derrière des contextes variés — en famille, entre amis, au travail — revenaient les mêmes élans : prendre soin des autres, se sentir responsable, culpabiliser de ne pas pouvoir les « protéger ». Peu à peu, en reliant ces situations, quelque chose s’est dessiné : des répétitions dans ses réactions, dans les émotions traversées, dans la place qu’elle prenait — comme si un même scénario se rejouait d’un contexte à l’autre.
Cela m’a immédiatement ramenée à un processus qui m’avait profondément marquée pendant mes études en art-thérapie : les remises en scène.
Je souhaite aujourd’hui partager ce que c’est, en quoi cela nous concerne tous, ce que cela permet, et comment l’art-thérapie offre un cadre particulier pour travailler avec ce phénomène.
Les remises en scène : de quoi parle-t-on concrètement ?
Marc-André Cotton et Sylvie Vermeulen décrivent ce phénomène sur leur site « Regards inconscients ». Ils montrent comment certaines expériences, comportements appris ou habitudes relationnelles tendent à se rejouer dans nos vies, souvent sans que nous en ayons pleinement conscience.
Concrètement, cela peut se manifester par exemple par :
- se retrouver toujours dans des relations où l’on s’efface ;
- reproduire des schémas éducatifs ou familiaux, notamment avec nos enfants, alors même qu’on s’était promis de faire autrement ;
- se sentir régulièrement déçu par ses propres réactions dans des situations similaires, sans comprendre pourquoi elles se répètent.
Lorsque ces répétitions s’accompagnent d’un malaise ou d’une insatisfaction, elles signalent que quelque chose ne correspond pas pleinement à ce que nous désirons ou à ce que nous sommes aujourd’hui.
Elles mettent en lumière des comportements acquis dans l’enfance, souvent en lien avec nos figures d’attachement, qui ont pu être nécessaires à un moment donné mais qui ne sont plus totalement ajustés. Les modifier implique parfois un véritable pas de côté, tant ces comportements sont liés à des loyautés affectives ou à certaines valeurs profondément ancrées.
La remise en scène est alors un processus psychique qui amène ces dissonances à la conscience. Elle nous fait revivre certaines situations avec un sentiment de gêne, de tension ou de malaise, afin que nous puissions les entendre, les comprendre et les intégrer — au sens de nous les approprier, de les assumer, et d’oser progressivement modifier nos comportements.
Un processus banal… et fondamental
Ce phénomène est en réalité très courant : il fait partie de la vie psychique de chacun.
Lorsque le psychisme remet un élément en jeu dans un autre contexte, ce n’est pas pour nous punir, mais pour nous offrir une occasion de transformation. Il s’agit d’un processus profondément salvateur et résilient, qui cherche à nous faire sortir de schémas devenus souffrants.
Le lien avec l’art-thérapie
En art-thérapie, il ne s’agit pas de « rejouer » consciemment ces scènes. À travers des propositions faisant appel à l’imaginaire, à la sensorialité et aux images, on ouvre un espace où le participant peut venir avec son histoire, sa manière d’être en relation, et ce qu’il traverse dans le présent.
On crée ainsi un espace de remise en scène soutenu, c’est-à-dire un espace dans lequel le participant peut observer la répétition au lieu de la subir. Il peut alors expérimenter des transformations d’abord dans la matière, en toute sécurité, afin d’initier une transformation progressive dans la « réalité ».
En art-thérapie, le changement est d’abord symbolisé. Cette étape est essentielle : elle permet au psychisme d’engager un mouvement de transformation qui peut ensuite mûrir tranquillement. Ce travail symbolique est souvent bien plus puissant qu’on ne l’imagine, car il amorce le changement à un niveau profond, là où les ajustements peuvent s’intégrer durablement.
C’est d’ailleurs ce mécanisme que l’on observe chez les enfants : ils traversent et résolvent leurs difficultés à travers le jeu et les histoires qu’ils se racontent, ce qui leur permet de s’équilibrer et de grandir en continu.
Le matériau utilisé en art-thérapie — couleur, forme, matière — devient le lieu où se déposent les tensions, émotions et relations. Très souvent, les participants sont surpris de voir apparaître des éléments dont ils n’avaient pas pleinement conscience, alors même qu’ils influencent leur vie quotidienne. Ce déplacement est fondamental : ce qui était vécu de l’intérieur devient visible à l’extérieur. Le participant peut alors prendre du recul, regarder autrement, et commencer à imaginer une résolution différente.
Ainsi, l’art-thérapie s’appui sur le mouvement décrit par Marc-André Cotton et Sylvie Vermeulen : offrir un cadre où ce qui se rejoue peut être vu, reconnu et transformé.
Et n’est-ce pas, d’une certaine manière, ce que font aussi les artistes eux-mêmes : rejouer les enjeux contemporains de nos sociétés pour rendre pensables — et sensibles — d’autres regards, et peut-être d’autres résolutions ?
